​Le 39ème sommet de l’Union africaine (UA) s’est achevé ce 15 février 2026 à Addis-Abeba sur une note de clair-obscur diplomatique.

Si les communiqués officiels vantent les avancées sur l'assainissement et la sécurité, une autre bataille, plus feutrée, s’est jouée sur le terrain de l’image. ITandis que les réseaux sociaux s’enflammaient autour des « audiences » accordées par le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko, les caméras de la RTS1, dans un accès de réalisme involontaire, ont livré une toute autre version. Ce décalage entre la mise en scène domestique et la réalité internationale mérite qu'on s'y arrête, tant il illustre le vertige d'un pouvoir en quête de costume à sa mesure.

​I. La sémantique au service de l’illusion

​En diplomatie, les mots sont des armes de précision. Les partisans du Premier ministre sénégalais ont inondé la toile de récits vantant la stature d'un leader « recevant » le Secrétaire général de l’ONU, le Premier ministre éthiopien ou encore le Président de l’Angola. Dans l’imaginaire politique de Dakar, ce vocabulaire vise à instaurer une présidentialité de fait, comme si le "Projet" pouvait s'affranchir des rangs établis.
​Pourtant, la réalité protocolaire est aussi froide qu'un marbre éthiopien. On n'« accorde » pas d'audience à son hôte (Abiy Ahmed) ni à un Chef d'État en exercice ou en fin de mission (João Lourenço) quand on est soi-même l'invité dans leurs murs. À Addis-Abeba, Ousmane Sonko était un émissaire. Un envoyé spécial de haut rang, certes, mais un émissaire tout de même. Prétendre qu'il a "reçu" ces personnalités relève d'un contresens sémantique qui frise l'incident diplomatique. Dans le concert des nations, on ne reçoit pas celui qui vous offre le café dans son propre palais.

​II. La grammaire du corps : le siège et le signe

​Les images de la télévision nationale sénégalaise ont été, à cet égard, cruelles pour la propagande. Dans chaque séquence bilatérale, le même schéma s'est répété. On y voit le Président angolais ou le Secrétaire général de l'ONU, maîtres des lieux, indiquer d'un geste impérieux au Premier ministre sénégalais où s'asseoir.
​Ce geste n'est pas qu'une politesse ; c'est un marqueur de souveraineté. En diplomatie, celui qui désigne le siège est celui qui détient l'autorité de l'espace. Ousmane Sonko, s'exécutant docilement sous l'œil des caméras, a ainsi rappelé au monde entier sa fonction réelle : celle d'un chef de gouvernement en déplacement, subordonné au protocole des chefs d'État. Chercher à masquer cette réalité sous des légendes de "réception souveraine" trahit une fébrilité là où l'on attendrait la sérénité républicaine d'un délégué conscient de son mandat.

​III. Le silence des tribunes : la barrière du rang

​Le constat le plus frappant reste l'absence de prise de parole d'Ousmane Sonko à la tribune officielle du sommet. Les militants ont cherché à magnifier sa présence dans les couloirs, mais les faits sont têtus : aucun discours en séance plénière n'a été diffusé. Pourquoi ? Parce que l'UA est un club de pairs. Dans un régime présidentiel comme le nôtre, le droit de parole en Conférence est réservé à celui qui incarne la nation, pas à celui qui l’administre.

​En déléguant son Premier ministre, le Président Bassirou Diomaye Faye a fait un choix tactique, mais il a aussi accepté, de facto, que la voix du Sénégal soit mise en sourdine lors des grands débats de fond. Ousmane Sonko a pu multiplier les poignées de mains, mais il n'a jamais franchi le seuil du "huis clos des pairs", cet espace sacré où se décident les parrainages internationaux et les orientations géostratégiques.

​IV. Le huis clos virtuel : le retour à la réalité présidentielle

​Le dossier de la candidature de Macky Sall à l'ONU est le révélateur ultime de cette limite. Alors que le Premier ministre a maintenu un silence de plomb sur ce sujet durant tout le sommet, l'information est tombée comme un couperet à la clôture : le sort de cette candidature sera tranché lors d'une vidéo-conférence exclusive entre Chefs d'État.

​Cette manœuvre de l'UA est une leçon de diplomatie institutionnelle. Elle rappelle subtilement que si les ministres gèrent les affaires courantes, seuls les Présidents engagent l'Histoire. En déportant le débat vers ce format "virtuel mais souverain", les leaders africains ont sciemment écarté le niveau ministériel pour placer le Président Diomaye Faye face à ses responsabilités. Le "costume" présidentiel que les partisans tentent d'ajuster sur les épaules d'Ousmane Sonko s'arrête là où commence le cercle des égaux.

Pour une diplomatie de la vérité

​Vouloir "présidentialiser" à tout prix un Premier ministre en mission est une stratégie de communication domestique qui se brise sur le mur du réel international. La diplomatie n'est pas un décor de studio que l'on peut manipuler à coup de hashtags. C’est un espace où le rang, le titre et la fonction déterminent l'influence.
​À Addis-Abeba, Ousmane Sonko a été un Premier ministre , mais il n'a jamais été un Chef d'État. En entretenant cette confusion, on ne renforce pas son aura ; on fragilise l'image du Sénégal. La souveraineté ne s'emprunte pas, elle s'exerce. Et pour l'instant, le Sénégal attend toujours que sa parole soit portée au plus haut niveau, là où les décisions ne se prennent pas sur les réseaux sociaux, mais dans l'intimité souveraine du huis clos de ses pairs.

Par Mamadou Bassirou KÉBÉ