Le magal et les theologies de la memoire de la commemoration de l’ epreuve a la gratitude.
L'une des originalités les plus remarquables du « Magal de Touba » réside dans la manière dont il construit la mémoire d'un événement historique douloureux. Toute communauté religieuse est confrontée, à un moment ou à un autre de son histoire, à des épisodes de persécution, de violence, de domination ou de souffrance. Ces événements fondateurs deviennent souvent des éléments constitutifs de l'identité collective et donnent naissance à des formes variées de commémoration destinées à préserver le souvenir du passé. L'étude comparée des traditions religieuses montre cependant que ces mémoires ne remplissent pas toutes la même fonction théologique. Si elles partagent le souci de transmettre le souvenir des événements fondateurs, elles diffèrent profondément quant à la signification spirituelle attribuée à cette mémoire. Certaines mettent l'accent sur le deuil, d'autres sur le repentir, d'autres encore sur l'espérance, la délivrance ou la fidélité à une alliance. La mémoire religieuse n'est donc jamais un simple rappel du passé ; elle constitue toujours une interprétation de l'histoire. Le judaïsme offre un premier exemple particulièrement significatif. La destruction du Premier Temple par les Babyloniens (586 av. J.-C.), puis celle du Second Temple par les Romains (70 apr. J.-C.), ont profondément marqué la conscience religieuse du peuple juif. La mémoire de ces catastrophes s'exprime notamment à travers le jeûne du 9 Av (Tisha BeAv) , consacré au souvenir des destructions successives de Jérusalem, ainsi que par l'attachement au « Mur occidental » (Mur des Lamentations), vestige du complexe du Second Temple, devenu un haut lieu de prière, d'espérance et de mémoire. Il convient toutefois de souligner que l'appellation française « Mur des Lamentations » est d'origine occidentale ; dans la tradition juive, on parle plus volontiers du « Mur occidental ». Cette mémoire ne se réduit pas à la tristesse ; elle entretient également l'espérance de la rédemption et de la restauration. Le christianisme offre lui aussi plusieurs exemples de mémoires religieuses structurées autour de la Passion du Christ. Au cours des siècles, certaines traditions pénitentielles ont développé des processions, des chemins de croix ou des pratiques d'autoflagellation destinés à rappeler les souffrances de Jésus et à inviter les fidèles à la conversion, à la pénitence et à la méditation du sacrifice rédempteur. Dans l'histoire de l'islam, la tragédie de Karbalâ (61 H./680), au cours de laquelle al-Husayn fils Alî ibn Abî Tâlib fut tué avec plusieurs membres de sa famille, constitue également un événement fondateur pour le chiisme. Les cérémonies de ‘Âshûrâ perpétuent le souvenir de ce martyre, tandis que certaines communautés ont historiquement développé des pratiques de mortification corporelle comme expression de compassion et de solidarité avec la souffrance d'al-Husayn. Il importe néanmoins de rappeler que ces pratiques ne sont ni universelles ni unanimement admises dans le monde chiite, plusieurs autorités religieuses contemporaines les ayant explicitement déconseillées ou rejetées. L'histoire islamique offre également l'exemple du mouvement des « Tawwâbûn » (les Repentants), constitué à Kûfa (Irak) peu après la tragédie de Karbalâ (61 H./680). Ce mouvement, dirigé par Sulaymân ibn Surrad al-Khuzâ’î (m. 65 H./684), Compagnon du Prophète ﷺ, rassemblait des habitants de Kûfa profondément convaincus d'avoir manqué à leur devoir en n'ayant pas porté secours à al-Husayn fils ‘Alî. Après avoir pourtant échangé avec lui de nombreuses correspondances dans lesquelles ils l'avaient invité à se rendre à Kûfa et lui avaient promis leur soutien contre le calife omeyyade Yazîd ibn Mu’âwiya, ils ne purent empêcher son assassinat à Karbalâ. Considérant cette défaillance comme une faute morale et religieuse majeure, ils firent du repentir (tawbah) le fondement même de leur engagement. Leur soulèvement ne visait pas seulement à combattre les responsables de cette tragédie, mais également à expier leur propre responsabilité par le sacrifice de leur vie. Ainsi, la mémoire de l'événement douloureux ne donna pas naissance à une théologie de la gratitude, mais à une mémoire du repentir, dans laquelle le souvenir de la faute devint le principe organisateur d'une mobilisation collective et d'une quête d'expiation. Ces exemples, malgré leurs différences doctrinales considérables, mettent en évidence un phénomène commun : les religions élaborent des manières diverses d'habiter la mémoire des épreuves fondatrices. La mémoire religieuse devient alors un espace où se construisent l'identité, la fidélité, le repentir, la pénitence, l'espérance ou la résistance. C'est précisément à ce niveau que la pensée de Cheikh Ahmadou Bamba introduit, selon notre analyse, une inflexion théologique particulièrement originale. En effet, le « Magal de Touba » ne célèbre ni la souffrance en elle-même, ni le mal subi, ni la défaite de l'oppresseur. Il ne cherche pas davantage à entretenir une mémoire fondée sur la lamentation, la culpabilité, la vengeance ou la revendication. L'événement historique de l'exil demeure pleinement présent dans la conscience mouride ; cependant, sa signification est entièrement réorientée : la gratitude (al-shukr). Le point focal de la commémoration n'est plus l'injustice subie, mais les grâces qu'Allâh a fait naître de cette injustice. Ce déplacement herméneutique est considérable. L'épreuve n'est plus uniquement ce qu'il convient de supporter, elle devient le lieu même où se manifestent la proximité divine, l'accroissement de la connaissance spirituelle (ma’rifa), la certitude (yaqîn), l'accès à Dieu (wuçûl) et les dons spirituels que Cheikh Ahmadou Bamba lui-même décrit comme des « grâces sans limites ». Ainsi, la mémoire n'est ni effacée ni niée ; elle est transfigurée. Elle cesse d'enfermer la communauté dans le passé pour devenir une pédagogie permanente de la gratitude. Le souvenir de l'exil n'est plus celui d'une blessure ouverte ; il devient le témoignage vivant de la manière dont Allâh transforme les épreuves en bienfaits. C'est pourquoi le Magal ne peut être réduit à une simple commémoration historique. Il constitue une véritable théologie de la mémoire, dans laquelle l'histoire est relue à la lumière de la Providence divine. La mémoire de l'épreuve ne conduit plus à la répétition de la souffrance, mais à la célébration des grâces reçues. En ce sens, Cheikh Ahmadou Bamba propose une manière singulière d'habiter le passé : non pas en demeurant prisonnier des blessures de l'histoire, mais en faisant de celles-ci le point de départ d'une reconnaissance ininterrompue envers Allâh. C'est précisément dans ce déplacement, de la mémoire de la souffrance vers la mémoire de la gratitude, que réside, selon nous, l'une des expressions les plus achevées de ce que nous avons proposé d'appeler la théologie de la gratitude.
Mouhameth Galaye Ndiaye
Théologien et philosophe
Directeur Institut Al-Mihrab